Nocturnes de rêve    

La nouvelle version des Nocturnes de Chopin par Pascal Amoyel tutoie les plus grandes références.  

Pascal Amoyel réalise un miracle que l'on n'osait plus espérer :tout simplement une version idéale des 21 Nocturnes de Chopin, qu'on écoute bouche bée, en état d'apesanteur, ravi, au sens le plus fort du terme, par tant de beauté, et ce dès les premières notes de la Berceuse qui leur sert de préambule, comme s'ils n'appartenaient qu'au rêve. Il a bien des manières d'aborder ces pages fameuses, comme il y a bien des façons d'envisager le romantisme : la méditation grandiose d'Arrau (Philips), au jeu rugueux et aux basses monumentales, l'ambiance fantastique et les bizarreries de Samson François (EMI), ou la nervosité inquiète de Maria Joao Pirès (DG). Mais des Nocturnes conformes à leur essence idéale, tendres, délicats, rêveurs, confidences de secrètes mélancolies, il n'y eut longtemps qu'Arthur Rubinstein (RCA, version stéréo, 19Nocturnes seulement) pour nous en offrir! Récemment, le vieil Earl Wild (Ivory) nous a livré une version encore plus douce et fort séduisante, mais finalement parfois un peu trop étale et lénifiante, car la voici détrônée par cet album de Pascal Amoyel, dont le piano sonne avec davantage de netteté et de vie. La délicatesse constante, la pureté, la perfection de son jeu tout au long de ces deux disques laissent pantois d'admiration. En comparaison, des interprètes aussi sérieux qu'Ashkenazy (Decca) ou Magaloff (Philips) semblent soudain lourds, terriens et besogneux : on entend des cordes heurtées par des marteaux mus par des doigts enfonçant des touches, là où Amoyel, comme Rubinstein, nous charme avec de la pure musique, apparemment dégagée de toute contingence matérielle ! 

Mais pourquoi écouter ce jeune pianiste plutôt que de revenir indéfiniment au vieux maître adoré? En fait, l'interprétation de Rubinstein, malgré la hauteur à laquelle elle se situe, n'est pas exempte de petits défauts: à force de se vouloir séductrice, elle édulcore un peu les pages les plus profondes. Dans l'Opus 27 n° 2, ou l'0pus 48 n° 1 en ut mineur, elle semble rechercher la beauté de l'instant, et s'avère plus coquette que pénétrante. (La chose est sue et reconnue, et bien des « spécialistes»,effarouchés par la sentimentalité, affichent un dédain bien injuste pour la version de 1965-1967, et recommandent plutôt celle de Rubinstein en 1936-1937,en dépit du son «d'époque ».) 

A l'opposé, Pascal Amoyel restitue pleinement la noblesse d'inspiration de chaque page, et distille partout une émotion pénétrante et parfois poignante. Une nette différence apparaît d'emblée entre eux en termes de jeu et de sonorité (bien que cela puisse aussi provenir en partie de l'instrument ou de la prise de son). Le toucher de Rubinstein a quelque chose d'unique et de magique: il projette chaque note vers la lumière, avec des graves sveltes et éthérés, comme une voix d'or vivant. Ce dynamisme ponctuel tend à hacher la phrase, ouvre à d'infimes variations et à un sentiment de liberté improvisante et capricieuse. Le toucher d'Amoyel paraît moins original, plus compréhensible en ses moyens: la douceur sonore semble bien découler de l'extrême délicatesse des doigts. Mais il restitue mieux la ligne mélodique, dans sa pureté et sa continuité, avec une simplicité parfaite. On admire d'ailleurs l'humilité absolue de ce pianiste que ne se livre jamais à aucune coquetterie, qui sert la musique avec une absolue dévotion. Ainsi l'auditeur s'abandonne complètement sur les ailes du chant et de l'émotion. C'est la première fois, de toute ma carrière de mélomane et de critique, que je rencontre un disque qui possède un tel pouvoir, aussi bien physique que spirituel: le corps se détend, les tensions s'évanouissent, et l'esprit se libère, comme aspiré vers les régions célestes !

Ainsi donc, nous pouvons affirmer, qu'indépendamment de toute considération de notoriété, s'il n'y avait qu'une seule version des Nocturnes de Chopin a posséder, ce serait celle de Pascal Amoyel, la plus belcantiste et la plus parfaite. La deuxième demeure évidemment celle d'Arthur Rubinstein, pour son charme dévastateur, et ensuite les approches radicalement originales et particulières de Claudio Arrau et Samson François.

"disque élu CD du mois"

Philippe van den Bosch
Classica-Repertoire octobre 2004

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